Au coeur de l’intime sans voyeurisme, Florence Néel-Farina, 2010

Au cœur de l’intime sans voyeurisme
Florence Néel-Farina
La Montagne, Lundi 08 mars 2010.

Le Creux de l’enfer, à Thiers, présente les œuvres d’étudiants en art de Clermont-Ferrand et de Lyon pendant deux mois. Un travail au-delà des apparences. Si Frédéric Bouglé, directeur du Creux de l’enfer plaisante en qualifiant l’exposition « d’institution », la onzième édition des Enfants du Sabbat réunissant dix étudiants issus de l’école supérieure d’art de Clermont Communauté et de l’école nationale des beaux-arts de Lyon se montre toujours aussi séduisante. Traitant des relations entre l’extérieur et l’intérieur, la sphère privée et la sphère publique, l’image et la nature réelle des choses, les jeunes artistes invitent le spectateur à une réflexion personnelle basée sur leurs travaux et son propre vécu. Ce cheminement s’opère dès le rez-de-chaussée du centre d’art où la porte entrouverte de Djanet Salah accueille le visiteur et l’invite déambuler à travers les œuvres. Ce parcours est d’autant plus incitatif que les travaux exposés ont en commun une certaine forme de poésie. Les installations de Fanny Maugey, entre le Eat Art du plasticien Daniel Spoerri et l’architecture d’intérieur, en sont une belle illustration. Son parquet de chocolat amène une idée de confort dans un lieu de béton et de métal. Cette notion de confort et de noblesse est renforcée par la matière même de l’objet, quoi que tout à fait étonnante, le chocolat. Réalisée de manière à ce qu’il n’ait « pas trop de confusion dans l’ensemble » mais « une cohérence pour le visiteur », comme le précise Frédéric Bouglé, l’exposition Les Enfants du Sabbat XI porte en elle une délicatesse respectueuse du visiteur. Qu’ils traitent leurs sujets sous forme d’installation, de sculpture, de peinture ou de vidéo, les artistes ne provoquent pas le spectateur mais lèvent un voile sur un état de fait sans le juger ou le commenter. Ainsi Anne-Sophie Bosc a filmé, un personnage marginal vivant dans une cabane près de la mer en Scandinavie. Loin de tout voyeurisme, l’artiste offre au spectateur une place de témoin discret mais privilégié. Les images en plan fixe éviter toute intrusion non désirée dans l’intimité de l’homme. Au travers de photographies au format intime, Martin Belou ouvre l’album de sa vie auquel il mêle des images d’autres personnes trouvées sur les marchés. En invitant le visiteur a plongé dans sa mémoire, l’artiste offre des passerelles avec le vécu de chacun. Par ses propres analogies et son interprétation des images, le visiteur s’approprie ainsi l’œuvre. Avec beaucoup de méthodologie Pierre Paulin traite également des relations aux objets et de ce qu’on y cherche par l’intermédiaire de la presse magazine et de ses techniques de séduction. Mettant en exergue les choix formels concernant les typographies, les couleurs ou encore les images de magazines au terme très divers (mode, cuisine, loisirs, art ?), l’artiste renvoie le spectateur à ses propres attentes et désirs. Anthony Duranthon évoque lui aussi les rapports entre l’intime et le public au travers de grands murs tout en noir. À la manière de Pierre Soulages, il fait apparaître des silhouettes, elles aussi noires, dans ce décor en jouant sur la texture et la brillance de la peinture noire et de la lumière. Le thème de son œuvre, Backroom, illustre bien cette ambiguïté entre public et privé. Les backrooms des boîtes de nuit sont en effet des lieux publics mais cachés où les hommes peuvent avoir des relations intimes mais aux yeux de toutes les personnes présentes. Si la sexualité s’exprime dans cette peinture, le noir lui offre cependant la pudeur nécessaire pour le visiteur puisse avancé entre les deux murs sans gêne ni voyeurisme. Cet équilibre délicat, mis en image dans la vidéo d’Anne-Lise Carron, Ballade sur la ville, est bien le fil conducteur l’exposition. Les Enfants du Sabbat XI sont visibles jusqu’au 2 mai au Creux de l’enfer, centre d’art contemporain, Vallée des usines à Thiers, de 13 h 30 à 19 h 30 tous les jours. Entrée libre. Tel. : 04.73.80.26.56.

Florence Néel-Farina