La complétude du banal, Nathalie Roux, 2010

La complétude du banal

Glaneur d’images, piochées dans l’intimité des albums de famille, les archives de l’Histoire,  les extraits cinéphiliques, les réseaux gordiens des technologies de la communication mondialisée, Anthony Duranthon, revisite l’art de la narration sociologique en construisant, à travers différentes séries, une « galerie de portraits », avatars ultimes de la dépersonnalisation, au profit d’un catalogue social, comme autant de secrets à (dé)voiler  jalousement.

Dans ses premières séries Les camouflages (2007) puis Les tissus (2009) il s’appuie sur l’habit pré-conditionné de son support : il achète des textiles au mètre, déjà imprimés, qu’il sélectionne comme marqueurs de valeurs symboliques dans notre inconscient collectif. Il les traite comme surface du châssis et utilise ces fonds de toile en réserve. Le fonds induit le sujet : un jeune homme, en sage chemise à carreaux, fraiche et fruitée, et Lavallière, docilement vante, dans un geste de monstration ostentatoire, la confiture Bonne Maman sur un fond en tissu Vichy blanc et rouge; le fils de pub sur-joue, donc annihile  par un effet boomerang, le célèbre couvercle de la marque et ses références nostalgiques. Dans Sous le kilt,  le spectateur est -enfin- invité, par une vue en contre-plongée radicale, à voir ce qui se passe sous le Tartan du Mâle écossais… Ce traitement en ironie tendre de l’image est une constante dans ce travail où la tension balance constamment entre dit et non dit. À travers les âges, l’homme est, très souvent, grégaire. Avec ses  portraits de groupes,  Anthony Duranthon remet à l’honneur les scènes de genre qui firent florès au XVII° siècle, au moment de l’émergence en Europe d’une bourgeoisie marchande, qui elle aussi, après les Grands du Monde, aspirait à la vanité de la reconnaissance, et recherchait confusément  une immortalité couchée sur la toile. La Ronde de Nuit de Rembrandt en demeure l’archétype. Voici, avec les œuvres d’Anthony Duranthon, un nouveau catalogue sociétal, où l’espace de la toile devient le tissu social. En choisissant des sujets comme des phototypes issus de la société : souvenir d’un jour de mariage (La famille) cliché annuel rituel de condisciples d’une année de référence pour l’artiste (L’ESACC), l’être humain est un être social, qui s’inscrit  et se construit, se positionne, dans la composition du tableau, mais aussi dans sa lecture interprétative, dans son rapport aux autres. Le plus souvent, ce n’est pas la véracité du portrait qui importe, mais bien la mise en tension de la masse du groupe qui habite, solidairement et quasi-totalement l’espace de la toile. Les typologies des corps de sportifs, les justaucorps siglés, survêtements flashy sont vraiment les identifiants du groupe et montrent ostensiblement, comment, selon le dicton populaire : «l’habit fait le moine». Dans Les filles, -des jeunes femmes en bodys noir, polos vert fluo à impression camouflage, jambes nues, musclées et roses-, la seule représentation vraiment reconnaissable est celle d’une grosse peluche rose, mascotte infantile du groupe d’adultes. Fatuité trompeuse de l’image de groupe, c’est au contraire la vertu de la banalité qui est révélée dans une ultime usurpation d’identité !

Parfois l’humain n’est présent dans la surface de la toile, qu’apparemment  pour s’y dissoudre, mais au final, mieux se montrer : des corps des nageurs, vus de dos, deviennent  autant d’obstacles pour le regard de ce qui se passe en dessous, sous l’eau, dans la fluidité bleue d’un bassin  aquatique. Ailleurs, les garçons baraqués sur-impriment -comme un vernis sélectif noir- leurs corps dévoilés, encagés dans l’obscurité anonyme, dense et oppressante d’une Backroom. L’impression, sensitive, de voyeurisme est accentuée encore dans le double wall painting (L’entonnoir) installé en février 2010 au Centre d’art du Creux de l’Enfer. Par son principe de couloir en entonnoir, introduit celui qui s’engage dans le goulot, en regardeur éhonté. La peinture est passée en couches fluides. Les couleurs sont franches mais leur gaieté  peut vite virer à l’acide ! Souvent les gammes chromatiques s’interpénètrent, dans un effet de glissando, obtenu par une technique parfaitement maitrisée des juxtapositions judicieuses entre encres et acrylique, qui confère une sensualité sensible aux peintures de grands formats, et un style déjà affirmé.

Récemment, à l’occasion de l’exposition « Tropismes », une toile récente intitulée Le président a mis dans l’expectative les élus de la ville. Anthony Duranthon a proposé, dans ses techniques habituelles une transcription, à première vue, très littérale de la photographie officielle du Président de la République Française: l’homme, ramassé, en costume sobre, pose en pied, statique, devant une bibliothèque d’ouvrages aux reliures identiques et précieuses; à sa droite, les étendards symboliques des drapeaux français et européen. La figure du Président -donc littéralement son portrait- est traitée de manière floue mais indubitablement identifiable. Qu’est ce qui gène alors? Cette bouche aux lèvres serrées, noires, comme un coup de rasoir? Le même rictus de composition est sur la photographie-modèle. En France, en 2010, un artiste n’aurait plus le droit d’interpréter l’image officielle du Premier représentant de l’Etat, dans un lieu de pouvoir citoyen, sans que cela soit  un possible  crime de lèse-Majesté? Rien, dans l’œuvre, ne balance, objectivement, techniquement, dans une lecture ou dans une autre… Flagornerie ou lazzi, à chacun son libre commentaire. L’artiste a assumé son interprétation, non pas un accrochage classique de son tableau, mais en le posant, en happening, sur la cheminée de la salle du conseil, entre la photographie protocolaire de Philippe Warrin et le buste en plâtre de la Marianne, figure tutélaire de la République! Et par ce geste d’accumulation, le cocasse des symboles alignés, s’imposait. Le plus surprenant, est que dans cette même salle, l’artiste a présenté des peintures de grands formats, iconographiquement clairement connotées, telles qu’un couple d’hommes pareillement vêtus (Les jumeaux), des chariots de supermarchés s’emboitant  allégrement comme dans un acte sexuel affiché (Le PACS), l’autodérision d’une noce de village, etc.  Tous ces thèmes, à priori,  auraient pu déranger plus, dans cette salle de conseil municipal, en milieu rural…

Puissance doucereuse du tableau, subjectivité de l’image, l’ennemi est à présent l’âme cachée dans la toile,  et le peintre trouve ses alliés théoriques dans la sémiologie barthésienne, lui qui s’astreint à débusquer les nouvelles  mythologies de nos sociétés contemporaines.

Nathalie Roux, conservatrice en chef du Patrimoine, 2010.

The attainment of banality

Gleaner of images uncovered deep within intimate family albums, of historical archives, of film extracts, of images found on the internet, Anthony Duranthon, revisits the art of sociological narratives by creating, across different series of paintings, a « portrait gallery ». They are the ultimate avatars of depersonalisation and create a social catalogue, jealously (un)guarded like so many other secrets.

In his first series Les camouflages (2007) then Les tissus (2009) Anthony Duranthon relies upon fabric, his preferred material of choice: he buys printed fabrics by the metre, which he has chosen for their visual symbolic value in our collective unconscious. He treats these materials like the surface of a canvas for his paintings and in the areas he does not paint, the material and print remains visible as the background. Theses printed backgrounds entice the subject: a young man, in a sensible chequered shirt, fresh and fruity, with an elaborate Lavallière. He thrusts forth the Bonne Maman jam, gently boasting, in a gesture of exceptional ostentatiousness, on a background of the red and white chequered material. He is the cheeky son of the Bonne Maman, proudly showing off the famous lid of the brand and its nostalgic references.In Sous le Kilt, the viewer is – finally- invited to see what happens underneath the Tartan of the Scottish Male by a low angle shot… The gentle irony in the image is a constant presence in his work where there is always a tension between what is said and what is not said. Throughout the ages, man has very often been gregarious. Through his group portraits, Anthony Duranthon returns to genre works which blossomed during the 17th century, at the time of the bourgeois market’s emergence in Europe. Previously, the affluent dominated art, but the vanity of the bourgeois led them to aspire for recognition, seeking immortality through the canvas. Rembrandt’s La Ronde de Nuit continues to be one of the leading works of this archetype. He chooses to make typical family photos the subject of his works : the day of a family member’s marriage (La famille), the cliche annual ritual of the end of year school concert (La Kermesse) and the students from an art study year group (L’ESACC). The common feature is that the human being is always portrayed as a social being; it imprints itself, constructs itself and positions itself in the composition of the painting, but at the same time, from another interpretation, it is also portrayed through its relationship with others. Usually it is not the truthfulness of the portrait, which is the most important feature, but the tension created by the way in which the space is filled with the body of the group, taking up almost the entire painting as a solid mass.  The identifying features of the group are the fit and toned bodies, the leotards imprinted with the group’s crest and the flashy tracksuits, which ostensibly reflect the popular idiom: « Clothes make the man ».  In Les filles, portrays young women in black leotards and fluorescent green camouflage print polos, with muscly and pink bare legs. The only representation, which is really recognisable, is that of a big pink plush, the childish mascot of the group of adults. Misleading conceit of the group image, rather it is the virtue of banality that is revealed in an ultimate identity theft !

Sometimes the human nature is not present on the surface of the canvas, it seems to dissolve within it, but it reveals itself in another way: the bodies of swimmers, from the view of their backs, become as much obstacles for what passes behind them, under water, in the blue fluidity of an aquatic pool.  Moreover, the muscled young men, painted as silhouettes, like gleaming black varnish, their naked bodies, trapped in an anonymous darkness, dense and oppressive in a Backroom. This voyeuristic impression is again accentuated by the installation of two walls with images painted upon them, located at the art center of  Le Creux de l’Enfer in February 2010. He uses the two walls to take the viewer through a corridor leading to a bottleneck, leaving them with a sense of shame. The painting is created in fluid layers. The colours are fresh but their cheerfulness quickly descends into bitterness. The chromatic tones run into each other, in an effect of glissando. This effect is achieved by use of a perfectly mastered technique, which utilises carefully chosen juxtapositions between ink and acrylic paints.  This technique reflects an accepted style, which gives a sensitive sensuality to these large-scale paintings.

Recently at the « Tropismes » exhibition, a work entitled Le président brought the elected representatives of the town into a state of uncertainty. To create this controversial portrait, Anthony Duranthon used his usual techniques – ink and acrylic on a frame, and at first glance, it is a very accurate transcription of an official photograph of the President of the French Republic. A full-length portrait of a man, wrapped in a sombre suit, in front of a library of identically bound books; to his right, the highly symbolic French and European flags. The figure of the President – so literally his portrait – is created in a fluid manner- but he is still undoubtedly recognisable. What bothers the viewer about the painting? Could it be the tight lips, which are black like a slash of a razor? These lips merely portray the grimace, which is in the original photograph, used as a basis for the painting. In France, in 2010, it seems that an artist is no longer allowed to create an interpretation of the official picture of the First representative of the State, in the home of citizen power, is this considered a crime of lese majesty? Nothing in the work, objectively or technically, suggests a certain reading, one way or the other… Flattery or mockery, everyone creates one’s own commentary. The artist has created one interpretation by the positioning of the painting; it is not hanged in a typical manner, but placed above the fireplace of the counsel room, between the formal photograph of the president taken by Philippe Warrin and the plaster bust of the Marianne, tutelary figure of the Republic! This carefully chosen combination reveals a predestined alignment of tongue-in-cheek symbolism. The most surprising aspect of this selection of works, is that in this same room, the artist has presented very large paintings, all with clear iconographical connotations. These include a pair of men dressed identically (Les jumeaux), shopping carts blithely clashing into one another like a sexual act (Le PACS), and the self-reflexive mockery of a village wedding, etc. Normally, all these subject matters in this room for the local council would have provoked more of a reaction amongst the elected representatives in a rural area…

The sweet power of painting, the subjectivity of the image, the enemy is present in the soul hidden in the frame, and the painter finds his allies of theory in the semiology of Barthes, which forces him to debunk new mythologies of our contemporary societies.

Translation courtesy, Rose Bollard, 2012.