Anthony Duranthon, Richard Bucaille, 2013

La peinture de Duranthon se signale par son efficacité plastique, et surtout sociologique : esprit très lucide, le peintre décrit parfaitement sa démarche. La famille, d’après une photo de groupe de mariage, se complait à étaler la nécessité du mensonge sociétal souvent évoqué par P. Bourdieu : l’officiel contentement général de la cinquantaine de sourires convenus couvre sans doute encore plus de lassitudes, d’attraits interdits, de haines entre tel et tel, de désirs d’être ailleurs –tous indicibles ; de même la vue subaquatique de La piscine trahit le grotesque des jambes ralenties et allégées par la densité de l’eau –et permet la contemplation d’un beau fessier ; L’enfant, seul vivant au milieu d’une débauche de poupées et peluches inertes sur fond de renardeaux ponctués de mièvres petits cœurs, s’ennuie déjà dans la pléthore matérielle.

Outre La famille, Duranthon excelle dans la dérision des groupes artificiellement figé devant l’objectif : ainsi Les garçons aux casques peu seyants mais emblématiques de leur sport, La kermesse dont titre et visages enfantins contredissent les costumes inquiétants ; le groupe se réduit parfois –ou commence– à la paire, de Les jumeaux par exemple, dont les postures spontanément énantiomorphes tranchent sur la similarité vestimentaire –vieille convention sociale– dont ils s’affublent. Toutefois la pose la plus pesamment conformiste reste, inévitablement, celle solitaire de Le président : difficile de ne pas se demander à quoi il pense, s’il lit vraiment tous ces livres (sinon, à  quoi servent-ils ?), ou s’il ne cache pas un quelconque mal de dos –ou une envie pressante. Quant à l’allure un peu efféminée du personnage de Bonne Maman –et son expression navrée/mécontente–, elle porte bien sûr loin au-delà d’une publicité confiturière…

Cette peinture d’après photos procède volontiers par saturation de plages colorées (« comme si je cherchais à enfermer une image liquide ») qui, superposées, créent du relief (L’enfant) voire du mouvement (La piscine). En sus des lointains ancêtres viennois (Gustav Klimt, aux surimpressions néogothiques ou tachistes ; le roi du trait Egon Schiele), on comprend que Bonne Maman ou Les garçons puisse évoquer Pop-art et Andy Warhol. Surtout, l’expressionnisme contenu et discrètement critique de Duranthon explique sa référence à des figuratifs réalistes et caricaturistes tels John Currin ou –plus caustique– Marlène Dumas, ou encore au cruel Jean Rustin –voire à des photographes comme Wolfgang Tillmans ou Nan Goldin : autant de plasticiens fervents d’une humanité montrée par le corps quel que soit son état : splendide ou repoussant. Notre peintre –âgé de 28 ans– fait aussi référence à Bruno Perramant, Claire Tabouret ou Thomas Lévy-Lasne, évidents nostalgiques de la Nouvelle-Figuration sinon même de la Figuration-narrative : enfin le retour à un art plastique doué d’un contenu ?

Duranthon se rapproche de divers figuratifs « sociologisants » exposés par Plasticiens depuis une dizaine d’années : citons au moins Zaïm Atid, l’acide Stéphane Bonjour, Philippe Brihat, le fort amer Bruno Durand, Roland Gérard, et bien sûr Christiane Hirsch –que l’on ne présente plus.

Richard Bucaille, 2013.
Texte extrait de l’édition, Cahiers des plasticiens du Puy-de Dôme, mars 2013.

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