Anthony Duranthon, Laurent Malaurie, 2015

Il est rare qu’une peinture gratifie autant le regard et l’esprit du spectateur par ses qualités plastiques comme par la diversité des thèmes sur lesquels elle lui propose de réagir et de réfléchir. Pourtant, avec ses portraits d’inconnus, Anthony Duranthon parvient, en peintre confirmé, à poser crûment la question du sujet en peinture. Ne pouvant identifier les personnages, le spectateur pourra, en effet, considérer le motif principal comme prétexte à d’esthétiques jeux de formes et de couleurs. Mais il pourra aussi se sentir invité à la construction même du sens de l’œuvre, confrontant l’image à son vécu personnel ou la considérant comme support d’une réflexion sociologique. Une chose est sûre : soulever la question du sens de l’œuvre, c’est déjà adhérer à la norme culturelle assignat à l’artiste la mission de signifier. Mais, en l’espèce, c’est aussi accepter l’inconfort intellectuel engendré par des créations dont sens et finalités pourraient être multiples.

Un témoignage subjectif
En soi, l’exposition de ces œuvres illustre l’irruption de récits privés en un espace (semi-)public. Par opposition au sujet identifiable et didactique de l’imagerie de propagande, cette série de tableaux figure ainsi les personnages et moments marquants d’une histoire strictement familiale se déroulant entre Pologne, Allemagne et Auvergne. Nourri de documentation photographique, ce récit individuel est pourtant volontairement subjectif. En effet, l’œuvre finale s’écartera de la photographie initiale par ses dimensions supérieures comme par son élaboration chorégraphique. Traçant d’abord les contours, le peintre dispose ensuite le support à plat, au sol, et restitue enfin les couleurs et volumes par des superpositions de couches d’encre. Ainsi, sont accentués les contrastes, simplifiée la palette des couleurs et conservée la gestuelle de l’artiste. Autant de moyens, pour lui, d’exprimer sa subjectivité.

Entre art et sociologie
Tableau de format moyen inspiré d’un cliché de petite taille, Helena reprend tous les codes de la photographie d’identité : vue frontale, mise et attitude convenues, absence de fond. En nous interpelant du regard, le personnage nous interroge (qui est-il ? Que me veut-il ?). Un moyen de résoudre la question du sens est de considérer la transcription libre du gilet et d’y voir l’évocation de points de trame. De la sorte, ce portrait s’inscrira dans une tradition picturale simulant l’image imprimée (cf. R. Lichtenstein). Mais il est aussi loisible de s’attacher à ce personnage récurrent pour se laisser conter la vie illustrée d’une femme devenant épouse puis mère. Un portrait de famille en vue frontale retient particulièrement notre attention par sa construction pyramidale et centrée. Ici, il ne s’agissait pas de se focaliser sur les enfants dont on aurait montré la joie et la spontanéité aux côtés d’adultes accroupis à leur hauteur mais bien de montrer une hiérarchie familiale dont les membres, tous dignes et solennels, portent des vêtements distincts selon l’âge et le sexe. Cette photographie contraste avec celle estivale et d’amateur montrant La famille Sabat posant plus librement dans un jardin pavillonnaire. Mais elle tranche surtout avec La mascarade, simulacre de cérémonie de mariage joué par des enfants. En peintre, Duranthon invite alors à réfléchir sur notre vie en communauté et sur les règles tacites qui la régissent. En effet, pas plus que la signification ultime du tableau, le sens et la finalité de ces conventions sociales ne vont de soi.

Laurent Malaurie
Historien et Sociologue de l’art,
diplômé de l’EHESS-Paris

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