Le figuré, Charlotte Reboul, 2016

Le figuré

Dans son exposition l’artiste Anthony Duranthon se joue du temps, il l’étire, nous emmène avec lui chercher dans le passé, questionne nos souvenirs, rappelle les fantômes de notre enfance, la mémoire de nos ancêtres incomplète, inconsciente ou imaginaire. Il représente l’individu et le groupe, le déséquilibre au travers de postures immuables, figées, rendant la mise en scène parfois dissonante. La représentation de l’image souligne les codes d’une société crispée, l’inscription de la norme par le cérémonieux et le masque de ses participants. Pourtant, c’est avec poésie que ces visages nous regardent incarnés, vivants. Anthony Duranthon ne laisse pas la mascarade s’emparer de son sujet; il déforme, déstructure, défigure les stéréotypes, images inconscientes et universelles d’une figuration superficielle, pour laisser toute la place à la singularité de l’humain confondue.

Les thématiques de l’enfance et de la filiation s’entrecroisent dans l’espace. C’est en Pologne que l’artiste recompose lors d’une résidence, les fragments de son histoire familiale, celle de la déportation, du non-dit, fragments d’identité qu’il peint en noir et blanc. La tragédie d’Auschwitz ne s’illustre pas. Il décline la vie domestique au travers du sacrement solennel du mariage et d’illustrations formelles de l’arrivée des enfants. Ce passé reste alors aussi mystérieux que ces albums de famille où l’on retrouve les photos de ceux que l’on a connus enfant ou de ceux qui nous ont été racontés avec quelques mots et quelques silences. On reconnait dans ces peintures parfois lumineuses mais aussi très sombres l’incomplétude du passé que la capture photographique ne peut ramener. Roland Barthes, dans La chambre claire (1980), oppose à l’image figée de la photographie qui s’impose, gène et l’éloigne de son passé, « un souvenir involontaire » de la « réalité vivante du souvenir », dit proustien, composé d’images mentales mais aussi de ressentis et sensations vécus par lesquels il retrouve l’essence de l’être perdu ou la complétude d’un souvenir passé. Ici, la peinture par le flou, le noir, la double distance, laisse place à l’oubli inéluctable du passé, à une transmission qui nous échappe, mais permet aussi aux vivants spectateurs de s’approprier leur histoire par l’imagination et les différentes formes de la mémoire consciente et inconsciente.

« Si l’on admet, avec Durkheim, que la fête a pour fonction de revivifier et de recréer le groupe, on comprend que la photographie s’y trouve associée, puisqu’elle fournit le moyen de solenniser ces moments culminants de la vie sociale où le groupe réaffirme solennellement son unité. » (Pierre Bourdieu, Un Art moyen, essai sur les usages sociaux de la photographie).

Avec Les blondes de télé-réalité (2016) et La remise des écharpes (2015), Anthony Duranthon présente côte à côte la consécration d’individus au sein de deux groupes symboles de réussite, aboutissement personnel et reconnaissance sociale, mais au travers deux mondes de la jeunesse aux antipodes : la célébrité médiatique instantanée et la recherche universitaire. Cette confrontation par le prisme de l’idéal incarné par deux communautés témoigne d’une fracture entre les jeunes de notre société. Ces personnages ont en commun une lutte pour l’intégration d’une élite et s’effacent derrière la mise en scène du collectif, le costume ou des codes esthétiques identiques.

Mais l’artiste se retourne encore et apparait derrière l’image une nouvelle image ou plutôt son commencement, en seize parties. L’historien de l’art Aby Warburg, exposé récemment par Georges Didi-Huberman, explique que l’histoire de l’art se compose de la mémoire des œuvres précédentes, ce qu’il appelle des survivances du passé. Chaque œuvre contient en quelque sorte le fantôme de toutes les autres qui ont existé avant elle. Il propose alors l’histoire de l’art comme une histoire de fantômes pour grandes personnes. Ici, Anthony Duranthon nous ramène une fois encore en arrière, au premier acte de la tragédie, lorsque cette jeunesse divisée formait encore à l’école primaire, lieu supposé de l’égalité des chances, une seule entité d’espoir : l’enfant. L’orchestration esthétique du peintre dramaturge se répète donc dans un socle commun à tous : l’espace scénique de l’école élémentaire. Dans un format réduit inédit, l’artiste invoque présent et passé par son regard d’intervenant artistique en école primaire et réalise aujourd’hui la série Groupe-machine (2016), seize portraits de classes autobiographiques qui retracent seize scènes vestiges de son enfance. Par cette répétition du positionnement des protagonistes : un alignement parfait, on suit l’évolution des enfants dont on s’amuse à reconnaître les traits. L’architecture se métamorphose, les changements de décor se superposent et marquent le temps en ponctuant les années. Ce fil du temps laisse entrevoir l’intrigue, le jeu de l’affranchissement ou de la copie sur les motifs et modes vestimentaires. Le public se replonge dans cette période où les morceaux de notre personnalité s’imposaient en se construisant avec et contre l’identité de la classe. Ses souvenirs souvent forts, difficiles, magnifiés ou regrettés sont les premiers de la vie en collectivité. Ils laissent en nous une empreinte ineffaçable. Le metteur en scène Tadeusz Kantor raconte dans sa pièce émouvante et sans dialogue La classe morte (1975) cette mémoire intime et présente de l’enfant écolier que nous étions. Il la matérialise même par des pantins que portent sur leur dos des vieillards déambulant autour des bancs poussiéreux de l’école. Le peintre qui ressuscite la classe de son passé nous rappelle ces fantômes de notre enfance qui nous suivent toujours sans bruit et qui parfois refont surface et remplacent sans prévenir la construction fragile de notre adultité. Sur ces petits formats, la technique atteint les limites de la précision, mais c’est aussi dit-il : « l’aboutissement du travail de l’image / peinture, du simulacre de la photographie ».

Le peintre nous présente différents formats réduits où l’exigence technique développe une tension de création qui s’équilibre entre la maitrise et l’accident qu’il accepte ou provoque. Le peintre Francis Bacon identifiait le rôle des « accidents purs » et « des accidents suscités » au cœur de sa production ; l’image nait de ce duel entre irrationnel et rationnel. Dans sa série Les enfants du 111 (2014), réalisée à l’initiative d’une association caritative en faveur de la lutte contre le cancer en pédiatrie, Anthony Duranthon utilise ce rapport et entache l’image pour la reconstruire, lumineuse, supplantant la détermination du malade par le pathos. Dans cette communion fond / forme permanente, l’artiste envahit les limites, provoque l’accident comme essence de vie pour composer ses portraits d’enfants. Renversement, minutie, ces visages s’imposent avec force.

Charlotte Reboul, 2016.

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